(Traverses, n°162, page 23, février 2001 - Virginie GOFFLOT )
Voilà deux ans que l’association bruxelloise Article 27 est née pour permettre à tous l’accès à une vie culturelle. Les résultats sont là: 12 000 places de spectacles ont été occupées dans une cinquantaine de lieux culturels bruxellois par des personnes démunies durant l’année 2000. En Région wallonne, l’association a fait des émules : sept cellules Article 27 sont déjà sur pied. Succès, succès. Mais comment les organisateurs parviennent-ils à susciter l’envie culturelle chez des bénéficiaires pour qui le monde artistique est trop souvent inconnu...?
Samedi, 13h00. Dina et Cécilia, Martine et sa petite fille Luna, attendent. Avec Brigitte, l’animatrice de la mission locale de Schaerbeek et David, un travailleur social d’Article 27. Aujourd’hui, ils vont vivre ensemble des dizaines d’ expériences interactives sur la physique, les illusions et les cinq sens au «Scientastic Museum» de la Bourse à Bruxelles. C’est la deuxième activité à laquelle ils participent en groupe avec la mission locale et David d’Article 27. La première fois, c’était une pièce de théâtre au Varia, Le café des patriotes, un spectacle sur la perte des repères dans la société, sur l’extrême droite.
Depuis qu’elle a découvert la possibilité d’assister à des spectacles une fois par semaine avec les membres de sa famille, pour le prix de 50 F par personne, Martine Se rend régulièrement à des spectacles pour enfants avec Luna, sa fille de trois ans. Même son de cloche chez Dina. Récemment, elle est allée voir avec sa fille de 18 ans En attendant Godot au Théâtre national, une pièce de Samuel Beckett revisitée par de jeunes acteurs. Un hommage à ceux qui ont aujourd’hui 18 ans pour qui « il n’y a plus rien à faire dans cette société en pleine crise. Avant de connaître l’existence de Article 27, Dina et Martine ne fréquentaient pas les lieux culturels. Par une approche didactique de groupe, elle ont accroché. Désormais, elle choisissent elles-mêmes leurs spectacles et y assistent sans accompagnateur. Une pleine réussite pour l’association.
Pour Isabelle Paternotte, responsable de l’association Article 27, proposer l’accès des manifestations aux membres de la famille, au prix de 50 F pas spectacle, permet de créer de nouveaux liens, de vivre de nouvelles expériences ensemble. « Des groupes de mamans en maisons d’accueil ont ainsi découvert et vraiment apprécié des spectacles pour enfants ».
Le travailleur social qui accompagne n’est plus celui derrière son bureau. Cela permet de changer de regard que les uns portent sur les autres. Cela rapproche.
Avant d’assister au premier spectacle, le groupe de la mission locale a d’abord rencontré David, qui l’a sensibilisé, a suscité son envie de se rendre aux spectacles. Sensibiliser, le terme est lâché. Un des maîtres mots du projet. Un défi difficile à relever avec un public qui ne connaît pas le monde culturel, qui n’a jamais mis les pieds on quasi pas dans un espace culturel, qui parfois est gêné vis-à-vis des autres, qui a peur de sortir le soir.... Lever ces freins est Pourtant l’un des combats que tentent de relever les travailleurs d’Article 27. Surtout qu’il s’est avéré lors de l’évaluation que la majorité des personnes utilisant régulièrement des tickets Article 27 sont en fait déjà titulaire d’un bagage culturel.
« Toute personne a le doit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de joui des arts […] et des bienfait qui en résultent». C’est sur la base de cet extrait de l’article 27 de la Déclaration universelle des droit de l’homme que l’association Article 27 fut créée voilà maintenant deux ans, en février 1999. son postulat : non, pour des raisons d’ordre financier ou moral, nous ne sommes pas égaux face à l’acte culturel!
Au début, il s’agit d’un essai, d’un projet pilote soutenu par la Commission communautaire française de la culture. Pendant quatre mois, le Théâtre de Poche et Isabelle Paternotte, comédienne, vont tenter de pallier ces inégalités par tous les moyens. Le succès est vite au rendez-vous : entre février et juin 1999, 160 manifestations culturelles différentes sont accessibles au prix de 50 BEF à des personnes qui ont perdu l’habitude de fréquenter l’espace culturel ou qui n’y ont jamais mis les pieds. Un service d’ambassadeurs culturels est imaginé : des jeunesComédiens accompagnent au spectacle des groupes des cinq à dix personnes. IsabellePaternotte explique ce concept : « Il est important dans la formation des jeune comédiens de s’ouvrir à un autre milieu, à un autre public, de savoir qui fréquente les théâtres et qui ne les fréquente pas et pourquoi. Pour les personnes de Article 27, c’est très attrayant de se retrouver avec un comédien, quelqu’un qui connaît l’envers du décor. »
V u les résultats favorables tant auprès des partenaires sociaux et culturels que des bénéficiaires, l’association Article 27 est mise sur pied en octobre 1999. Un
plus tard, elle signe un contrat programme avec la communauté française
pour une période de quatre années. Dans le cadre de cette mission, l’asbl Article 27 s’engage à proposer aux bénéficiaires l’accès à des offres de diffusion culturelle d’un réel éclectisme et touchant toutes les formes de création artistique contemporaine : théâtre, danse, musique, arts plastiques, cirque, arts de la rue...
Actuellement, les partenaires culturels bruxellois sont au nombre de 53 ! Parmi Ceux-ci, surtout des théâtres, dont du théâtre jeune public et aussi quelques cinémas, des centres culturels proposant des concerts, des films, des expos, des conférences... une petite enquête a été menée quant à l’utilisation des tickets. Sur la saison 99-2000, 49% des tickets ont été utilisés dans les salles obscures.
Une personne sur deux choisit donc le ci néma. Isabelle Paternotte réfute le constat d’échec face à ces chiffres : « ces chiffres reflètent les activités culturelles choisies par le tout public. Nous allons tous plus au cinéma car ce sont des codes d’expression plus connus, plus véhiculés, plus proches de la télévision. Au niveau des autres partenaires culturels tels que les concerts, le théâtre, c’est pareil : ce qui a remporté le plus de succès auprès du tout public a remporte le même succès auprès des bénéficiaires d’Article 27. beaucoup de places ont été vendues, par exemple, pour le cirque de Moscou ». C’est auprès des partenaires proposant de la danse, du théâtre... que le service ambassadeur s’avère indispensable. Ajoutons que les partenaires culturels sont choisis pour la qualité de leurs spectacles. Idem pour les cinés, pas de Kinépolis on autre cinéma commercial. David, employé à Article 27, renchérit d’ailleurs sur la question : « La culture, ce n’est pas que du divertissement, une marchandise. S’il s’agissait d’un divertissement pur, quelles seraient alors les vertus qui feraient avancer les bénéficiaires? ».
Tous les partenaires culturels offrent l’ensemble de leur programmation aux bénéficiaires à un tarif préférentiel inférieur aux tarifs étudiants, seniors et chômeurs déjà pratiqués. L’association Article 27 rembourse la différence entre le tarif préférentiel accordé à concurrence d’un maximum de 250 F et le prix payé à la caisse par le bénéficiaire, soit 50 F. Certains de ces partenaires culturels proposent également différents outils pour sensibiliser les bénéficiaires : r encontre de comédiens, visite des coulisses, débat...
Les bénéf iciaires de ces prix démocratiques sont informés de l’existence des tickets Article 27 par les travailleurs sociaux des associations qu’ils fréquentent. ils reçoivent un journal trimestriel qui reprend tous les spectac les accessibles au prix de 50 F . Il s’agit de 77 institutions sociales avec lesquelles Article 27 collabore organisme public ou toute association œuvrant dans les domaines de l’exclusion, de l’insertion sociale et professionnelle, de l’aide sociale, de l’éducation permanente, travaillant exclusivement avec des publics fragilisés.
Certaines associations se limitent à passer l’information sur Article 27 et distribuent un ticket par semaine à chaque bénéficiaire. D’autres souhaitent aller
plus loin et font appel à la collaboration des services d’éducation permanente de l’association.
Lauréat en 1997 du premier prix du conservatoire royal dramatique de Bruxelles, David Poissoneau a décidé de changer de métier et de travailler pour Article 27 suite à diverses expériences et réflexions à propos de l’exclusion. Agent de proximité socioculturel (une fonction qui le fait sourire, il trouve le terme un peu pompeux), il nous explique la collaboration qu’il mène avec les travailleurs sociaux : « La première étape consiste en une réunion explicative sur l’importance de la culture et le fonctionnement d ‘Article 27. La sensibilisation à l’égard des travailleurs soc iaux est tout aussi importante qu’envers les bénéficiaires. S’ils sont convaincus, c’est déjà un premier pas vers la réussite. Une seconde réunion est ensuite organisée avec les bénéficiaires. Nous y discutons ensemble de la place de la culture dans la vie, de leurs expériences, de leurs craintes, de leurs attentes. Nous choisissons ensuite un spectacle. Après y avoir assisté ensemble, nous nous revoyons quelques jours plus tard pour en discuter. Je tente de faire des parallèles entre ce que nous avons vu et la vie quotidienne. Les questions essentielles sont: Qu ‘est-ce que cela racontait ? Quel rapport cela a-t-il avec notre vie? Qu ‘est-ce que ça nous a apporté ? En quoi ça peut nous faire avancer. C’est aussi un partage d’émotions, d’impressions. L’objectif final est de contribuer à un tout avec les travailleurs sociaux. La culture, seule, n’aidera pas quelqu’un à se réinsérer ».
La façon de travailler varie évidemment selon les partenaires sociaux. Entre un centre de réfugiés, une mission locale et un CPAS, l’approche est différente : des groupes sont parfois déjà formés, donc plus faciles a toucher.
À terme, l’objectif est que les bénéficiaires fréquentent les spectacles, tout comme le grand public, sans accompagnateur. Dans la façon de fonctionner actuellement, c’est ce vers quoi on tend. En effet, le bénéficiaire, même s’il se rend à l’activité en groupe, accomplit lui-même toutes les démarches nécessaires à sa venue au spectacle (réservation des places, retrait...).
Les services proposes par Article 27 plaisent et répondent sans nul doute à de fameux besoins. À Bruxelles, depuis son existence, le nombre de tickets utilisés a triplé tandis que le nombre de partenaires sociaux et culturels a doublé. L’association refuse actuellement de nouvelles collaborations avec les partenaires sociaux car ses dispositions financières ne lui permettent pas de répondre à la demande. Depuis septembre 2000, des cellules régionales sont nées dans le Brabant wallon, à Tournai, à La Louvière, à Liège et à Dinant. Le mois dernier, les villes de Namur et de Charleroi ont suivi. Ath, Verviers, Arlon, Marche et Huy leur emboîteront le pas dans quelques mois. Isabelle Paternotte : «Le bilan est positif mais un peu effrayant car tout va très vite. La Communauté française nous demande de chapeauter les demandes régionales. Un équilibre doit par ailleurs être trouvé entre une philosophie commune et une certaine liberté. Cela n’aurait en effet ni queue ni tête si, à Liège, Article 27 donnait accès à des matchs de foot. Pour nous, c’est une épreuve car nous sommes une toute jeune structure ».
Infos :
- Article 27 Bruxelles. 02/646 30 28
- Centre Culturel du Brabant wallon.
Windelinckx Emmanuelle. 010/62 10 57
ou 010/62 10 30
- Centre culturel régional de Charleroi.
Delval Luc. 071/20 29 99
- Centre culturel régional de D inant.
Theys Dominique . 082/21 39 39
- Centre culturel régional de La Louvière.
Baudouin Aline . 064/ 21 51 21
- CPAS de Liège. Hella Guy. 04/ 220 58 02
- Centre culturel de Tournai.
Dehut David. 069/ 25 30 72
- Théâtre(s) de Namur. Legros Catherine.
081/ 25 61 61.